Maurice le Bougnat

Maurice le Bougnat - Paris XVIII - 2001
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Reportage réalisé en 2001, Paru dans le cahier central de France Soir.

Paris, porte d’Aubervilliers: le périph, les grossistes, les entrepôts et … les charbonniers. Cinq gueules noires travaillent ici, planquées au fond d’un terrain vague, là où s’amoncellent des tas de détritus, de métaux et de vieux vélos rouillés. Autour des terrils, ils triment. Douze heures par jours. Inlassablement, ils vont… au charbon, remplissent les sacs, les chargent sur la petite camionnette bringbalante et partent livrer, dès l’aube. Les derniers Parisiens, qui se chauffent encore au poêle. Maurice, c’est le plus vieux charbonnier de Paris. Avec son copain Michel, ils ont la gouaille et l’accent des charbonniers Auvergnats.“Les premiers qui sont arrivés à Paris ! Maintenant on est à peine plus de 40…” La faute à la modernité. Exit le charbon et sa poussière. Le gaz propre et économique a sonné le glas pour ces derniers bougnats. Chaque année, l’activité perd de sa clientèle. Et ses charbonniers avec. A peine 2000 tonnes de charbon ont été livré en 2001, contre 6000 il ya dix ans. “ Qui voudrait faire ce boulot ? Personne ! Faut pas que les jeunes y fassent ça. Faut être un abruti de première pour faire ce métier-là.” Maurice plante une Gitane maïs entre ses lèvre et entrprend de raconter, à travers sa fine moustache jaunie de nicotine, ce qui a fait sa vie. “ Je viens de Saint-Flour, dans le Cantal. Mon père m’a foutu dehors quand j’avais 14 ans. Il voulait que je bosse.” D’abord paysan, il “monte à Paris” à l’âge de 19 ans. “Je suis resté garcon de café pendant trois jours. J’ai tout laché tellement ça m’énervait. Et là je suis devenu Bougnat.” Aujourd’hui, Maurice ressemble à un septuagénaire trop maigre, alors qu’il n’a que 55 ans. “Faut avoir de la moelle et du courage pour porter des sacs de 50 kg!” Lui n’en pèse guère plus.“ Mais je pète la santé!”. Avec ses joues creusées et sillonnées de rides profondes, Maurice a une “gueule” une vraie. Un personnage atypique et attachant, sorti tout droit d’un roman de Zola, le visage et les mains noircis, des loques sur le dos et une vieille casquette élimée sur la tête. pour son fils David, il s’est “tué” au travail. “ je ne voulais pas qu’il fasse charbonnier. Il voulait faire du tennis, alors je lui ai payé une école à Bercy. Mais fallait de l’oseille, parce que 15 000 frs par mois, faut les sortir !” En plus de ses journées au charbon, Maurice fait alors le manutentionnaire au marché des halles toutes les nuits et livreur de fleurs au petit matin. “ Je dormais 2 ou 3 heures et ça me suffisait. J’ai fais ça pendant sept ans.” un sacrifice qui a payé. David est devenu joueur de tennis professionnel et enseigne actuellement ce sport à Washington. D’ailleurs, une fois, le père Maurice a rendu visite au fiston dans la capitale américaine. Verdict:“Hou! La bouffe est dégueulasse là-bàs! J’y retournerais pas!” N’empêche, chez les “Ricains”, le fiston a fait une belle carrière et ça, Maurice, ça le rend heureux. “Pour une pauvre cloche comme moi, c’est pas mal d’avoir un fils comme ça!” Aujourd’hui, “la pauvre cloche” a rempplii son devoir de père. Terminé le charbon. “Maitenant, j’en ai marre. C’est mon dernier hiver et après j’arrête!” Le copain Michel, 40 ans, devra rester encore un peu dans la noirceur du charbon. jusqu’à lla mort du métier. Michel continue pourtant, un peu fataliste quand même, à se lever aux aurores pour livrer les vieilles dames du 16e arrondissement qui n’ont pas suivi le progrès. Entre lui et Maurice, le boulot est bien réparti. “On fait trois immeubles par jour.Moi je fais les étages et Maurice, comme il est plus très jeune, il fait les rez de chaussée et les caves. Mais c’est dur, j’ai les reins à moitié fracassés. pour faire ça faut du courage.” Courage, le mot revient presque à chaque phrase. Fiers et forts, ces hommes voudraient bien, sans vraiment l’avouer (question d’honneur), qu’on reconnaisse la dureté de leur métier. Les problèmes de santé provoqués par la poussière ? Ils n’en parlent qu’à demi-mots, évasifs, un peu gênés: rien ne leur fait peur, à ces gars là. Des durs, qui ne veulent surtout pas “se faire plaindre”. Qui ne veulent surtout pas qu’un jour, les gens oublient ce “sale boulot” d’un autre sièce, dont ils sont si fiers. Même s’il verra bientôt mourir, la rage au coeur, le métier qui a fait de lui un homme, et de son fils un “type bien”, Maurice compte bien profiter de sa retraite, l’esprit léger. Retourner en Auvergne l’été, rester à Paris l’hiver. Avec un seul projet: “Me tourner les pouces.”

Article : Sandrine Baglin, France Soir.